Écosystèmes

1 juin 2020

«Il faut retourner vers la terre. C’est là que se trouvent les opportunités pour les entrepreneurs qui se révèleront pendant cette période de crise.» Ce discours est tenu par de nombreux observateurs actuellement. Swadicq Nuthay, Jean-Max Appanah et Yannick Cornet, qui interviennent dans cette édition spéciale de Zordi, plébiscitent tous l’agro-industrie, y compris l’économie océanique, comme secteurs essentiels à exploiter pour les aspirants-entrepreneurs. La Covid-19 a mis en évidence la nécessité de dépendre moins des importations pour se nourrir. Sauf que ce genre de discours, on nous le sert depuis des années.

Les données nous disent clairement que cela n’a pas marché. Voyons d’abord ceux de l’exportation : en 2019, selon Statistics Mauritius, l’exportation de vivres et d’animaux a baissé de 1,1 %, due à une baisse de 10,2 % de l’exportation de poissons et produits liés. En parallèle, l’importation dans cette même catégorie a augmenté de 3,3 %. Nous avons importé plus de céréales (+8,4 %) et de fruits et légumes (+3,3 %), entre autres.

Si le pays a exporté 59 935 tonnes de poissons pour des revenus de Rs 9,8 milliards, il en a surtout importé 161 000 tonnes pour Rs 10 milliards. On connaît le ridicule de cette situation quand le pays possède une Zone économique exclusive de 2,3 millions de kilomètres carrés, la 20e plus importante au monde.

Pour les fruits et légumes, nous en avons importé pour une valeur de Rs 3,9 milliards. Le recensement de l’agriculture de 2014, effectué par Statistics Mauritius avec le soutien de la FAO, démontre également clairement la réduction constante de l’espace disponible pour la production de fruits et légumes localement. Certes, en 1940, le pays comptait 74 000 hectares de terres sous culture et ce chiffre est passé à 83 000 hectares en 2014. Une augmentation de 12 %. Mais cela ne raconte qu’une partie de l’histoire.

S’il y a une augmentation du volume de terres sous culture à partir des années 40, les années 80 sont témoins d’une inversion de cette tendance. En 1986, le pays compte 91 574 hectares de terres sous culture, ce qui représente une augmentation, en comparaison avec 1940. Mais sur les trente prochaines années, ce chiffre connaîtra une baisse de 30 %. De 1995 à 2005, le pourcentage de terres sous culture passe de 48 % à 46 % également.

«The loss in agricultural land has continued rapidly over the last three decades, again for the construction of residential and commercial buildings to cater for the needs of the ever increasing population», nous dit ce recensement. Les projections sont inquiétantes également : d’ici 2030, on devrait se retrouver avec moins de 55 000 hectares de terres sous culture. «Urgent actions must be undertaken in order to brake and reverse the trend in loss of agricultural land in Mauritius for food security purposes.»

Les derniers chiffres de Statistics Mauritius sur les récoltes de produits alimentaires racontent la même histoire : la récolte alimentaire en 2019 s’est faite sur 7 334 hectares, contre 7 646 en 2018 ; une baisse de 4,1 %. La production a également connu une baisse de 3,2 %, passant de 96 847 tonnes à 93 736 tonnes.

Mais pourquoi les nombreux plans et mesures incitatives ne marchent pas ? L’économiste Swadicq Nuthay touche peut-être un point sensible quand il parle de la nécessité d’un écosystème. À quoi sert-il d’encourager des entrepreneurs à retourner vers la terre à travers des plans d’aide si on ne met pas également sur pied un réseau pour la transformation, le stockage et la distribution (intérieure et extérieure) de ce qui est produit ?

Kona Yerukonondu, le président de la Mauritius Cooperative Alliance, touche à la même question quand il nous dit que l’organisation d’un ‘trade fair’ de trois ou quatre jours ne suffit pas pour permettre aux coopératives de s’épanouir. La multiplication des points de vente est une nécessité.

Le même problème se pose du côté de l’économie océanique. Les coopératives de pêcheurs bénéficient depuis de nombreuses années déjà d’un soutien financier pour l’achat de bateaux de pêche semi-industriels qui leur permettent de sortir des lagons et pêcher en haute mer. Un bateau peut donc réaliser un chiffre d’affaires variant entre Rs 1 million et Rs 1,5 million par mois.

Une avancée. Sauf que la distribution du poisson pêché demeure difficile : où sont les facilités pour la transformation du poisson dans la zone portuaire ? Où sont les canaux de distribution ? Ces insuffisances ont même convaincu certaines coopératives de s’associer pour prendre elles-mêmes en charge le stockage et la distribution. Ne devrait-on pas les aider en rendant ce processus aussi facile que possible ?

Le dernier rapport sur la performance des PME date de 2015. Il indiquait que l’agriculture, la foresterie et la pêche comptaient alors pour 12 % de l’emploi à Maurice, soit 33 175. Ce secteur représentait alors une valeur ajoutée de Rs 8,9 milliards, soit seulement 8 % du total pour l’ensemble des PME. Cela donne une idée du travail à abattre si l’agro-entrepreneuriat et l’économie océanique doivent vraiment prendre leur essor.

agro-entrepreneuriat | économie océanique | post-Covid-19



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