Désastre et choc

2 mai 2020

futur du travail

Nous avons célébré la Fête du travail dans un contexte qu’aucun d’entre nous n’a connu auparavant : confinés, privés de la socialisation qui nous définit en tant qu’espèce et face à la menace encore difficile à cerner des retombées du Covid-19. Une Fête du travail épargnée par les rassemblements politiques habituels qui nous donne peut-être l’opportunité de nous arrêter un instant pour se poser quelques questions. Le monde du travail, sa nature, va définitivement changer. Qui décidera à quoi il ressemblera au juste dans les mois, mais surtout les années à venir ?

Le secrétaire de la Confédération des travailleurs du secteur public et privé (CTSP), Reaz Chuttoo, garde encore en tête le traumatisme de la crise financière de 2008. Les chantres du libéralisme avaient profité du choc et du spectre du chômage massif pour légaliser le «hire and fire» et réduire les droits des travailleurs à néant du jour au lendemain. Les désastres rendent digestes les idées les plus inacceptables en temps normal.

Pour le syndicaliste, cela ne fait pas de doute : nous aurons droit au même phénomène cette fois. Sauf qu’en confinement, comment la classe syndicale est-elle supposée faire sa démonstration de force pour tenter elle aussi de peser sur la décision politique qui suivra ? La pratique du syndicalisme doit aussi s’adapter…

Cette stratégie du désastre que craint Chuttoo a été décortiquée et décrite avec précision par la journaliste Naomi Klein dans son ouvrage «The Shock Doctrine», en 2008. Elle y fait l’inventaire des «réalisations» de ce qu’elle appelle le «disaster capitalism». Les grands prêtres du dogme néolibéral, argue-t-elle, profitent des désastres de diverses natures — les guerres, les crises économiques, les coups d’État, les catastrophes humanitaires — pour pousser vers la déréglementation.

Elle résume ainsi la stratégie : «waiting for a major crisis, then selling off pieces of the state to private players while citizens were still reeling from the shock, then quickly making the ‘reforms’ permanent.» Outre les lobbys économiques inévitables, il faut également garder en tête qu’un Covid-19 Bill sera bientôt débattu au Parlement. Un texte de loi qui touchera de près aux libertés civiles et aux droits fondamentaux. Il faudra faire attention, ici également, à ne pas rendre permanentes certaines mesures qui perdront de leur utilité après la crise.

Pour éviter une répétition des errements de 2008 et un énième chapitre dans le long bouquin du «disaster capitalism», il faut repenser l’économie, donc le travail, afin d’y remettre l’humain au centre. C’est l’appel fait par plusieurs spécialistes à travers le monde maintenant que l’impact du Covid-19 braque un cruel projecteur sur les inégalités qu’on préférait auparavant ignorer.

Le philosophe Michel Onfray a décrit le changement qui doit s’opérer dans notre conception de la science économique en 1997 dans son ouvrage «Politique du rebelle» : «Elle [l’économie] doit être au service et cesser d’exiger qu’on la serve. Pour ce faire, il lui faut être soumise au politique — alors que depuis trop longtemps, la politique agit en servante de l’économie.»

Traiter l’économie en servante plutôt qu’en déesse implique des changements plus radicaux qu’il n’y paraît. Il signifie, pour ne citer qu’un exemple, la fin de la croissance économique comme unique fin de l’activité humaine. Il signifie aussi la fin de cette vision aberrante du travail décrite par Onfray dans le même ouvrage : «Et je sais qu’il n’est pire esclavage que de sentir, petit à petit, sa chair se modeler, se défaire et se reconstituer autour des impératifs du travail.»

Il appartient à la société civile de rester vigilante et constructive durant de telles périodes transformatrices. Il appartient à la société civile de faire pression pour que les services de l’emploi utilisent l’intelligence artificielle à bon escient en commençant (et pourquoi pas ?) par la Public Service Commission… Pourquoi ne pas utiliser le big data pour déterminer quelles compétences conviendraient le mieux à quels postes et ainsi faciliter l’accès des jeunes au marché du travail ?

Il appartient à la société civile également de regarder d’un peu plus près le modèle de la coopérative, tombé en désuétude au profit du culte de l’entrepreneur individuel. Ne faudrait-il pas que «se serrer les coudes» signifie enfin quelque chose de concret dans le monde de l’entrepreneuriat ?

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