Brésil : des dentistes au secours des femmes édentées pour ne plus plaire

24 novembre 2019

Ana Claudia Rocha Ferreira a bénéficié d’une reconstruction dentaire grâce à l’association de dentistes Apolônias do Bem. 

Longtemps, défigurée par les coups de ses compagnons, Ana Claudia Rocha Ferreira n’a pas osé sortir. «Je n’avais plus que quatre dents, j’avais honte.» Elle n’est qu’une parmi les millions de femmes victimes de la violence conjugale au Brésil. Dans presque tous les cas, les hommes visent les dents dans la volonté d’anéantir la féminité de celles qui resteront alors confinées chez elles. Un phénomène devenu si banal qu’un réseau de dentistes bénévoles a décidé de reconstruire la dentition, et la vie, de ces femmes.

Rencontrée à Rio de Janeiro dans le cabinet du dentiste Armando Piva, membre d’une ONG qui redonne le sourire à des femmes défavorisées, Ana Claudia a aujourd’hui la dentition éclatante et la bouche maquillée de vermillon. «Un rêve qui a bouleversé (ma) vie», raconte-t-elle. «Les agressions ont commencé lorsque j’avais 15 ans et que j’étais enceinte de ma première fille», dit cette employée d’une entreprise de graphisme, déjà quatre fois grand-mère à 39 ans. «Il a commencé à me donner des coups de poing. Je me suis séparée de lui. Mais après, j’ai connu le père de ma deuxième fille et lui aussi s’est mis à me battre. Mes dents sont tombées l’une après l’autre

Cette Carioca habite dans une favela, à Sao Cristovao, et «dans les favelas, les hommes disent qu’ils aiment battre leur femme pour que personne ne les convoite. Ils les marquent au visage.» «Depuis mes 18 ans jusqu’à pratiquement maintenant, je n’ai plus souri, avoue la jeune femme. J’avais honte en permanence.» Elle n’a pas pu quitter le domicile conjugal faute de ressources. Ni retourner chez sa mère, qui l’avait mise à la porte très jeune après lui avoir montré «l’exemple» : «Elle a été battue toute sa vie et n’avait plus une seule dent», dit Ana Claudia.

Les femmes noires vivant dans les quartiers défavorisés des grandes villes sont les plus touchées par la violence conjugale.

Un jour, Ana Claudia lance une bouteille à la mer en contactant, sur Instagram, une actrice de telenovela qu’elle admirait : elle ne lui demande pas d’argent mais de l’aide pour avoir une aussi belle dentition qu’elle. L’actrice l’oriente vers les dentistes bénévoles. Le traitement a duré près d’un an, à la clinique ultra-moderne du Dr Piva, dans le quartier chic de Barra da Tijuca, aux antipodes du triste décor de la favela . Il lui a posé des implants dentaires qui lui ont redonné confiance en elle. Quand elle rit, ses grandes créoles s’agitent. «Plus jamais je n’accepterai d’être battue», dit-elle.

Le Brésil n’est pas tendre avec les femmes : 27 % de celles âgées de plus de 16 ans, soit 16 millions de Brésiliennes, disent avoir été victimes de violences physiques ou psychologiques l’an dernier, dont 42 % à leur domicile, selon le Forum brésilien de la sécurité publique. Les femmes noires sont les plus touchées. Le Brésil affiche aussi un fort taux de mortalité par homicide (57 000 l’an dernier). Juste derrière les crimes crapuleux et les règlements de compte, arrivent les crimes passionnels et autres décès de femmes sous les coups de leur conjoint ou d’un autre homme. Depuis janvier 2009, quatre femmes ont été tuées chaque jour par leur compagnon dans cet immense pays qui reste englué dans la crise économique. Le chômage (12 millions de personnes) et la grande précarité dans laquelle vivent beaucoup d’habitants forment un terreau pour les violences envers les femmes.

Une manifestation contre les violences conjugales à Rio en 2017. Le phénomène s’est encore aggravé. Depuis début 2019 au Brésil, quatre femmes ont été tuées chaque jour par leur compagnon. 

«On a vu que le nombre de femmes qui souffraient de violences était gigantesque», explique le jeune chirurgien-dentiste Armando Piva. C’est en 2012 que le dentiste Fabio Bibancos a fondé l’ONG Apolônias do Bem à Sao Paulo. Depuis, «on a traité plus de 1 000 femmes», poursuit le Dr Piva, son associé. Le programme vient du nom d’Apolline d’Alexandrie, la patronne des dentistes, une martyre chrétienne dont les bourreaux auraient arraché les dents.

Aujourd’hui, un réseau de 1 700 dentistes au Brésil, dans 12 autres pays d’Amérique latine et au Portugal redonne le sourire à des femmes victimes de violences et à faibles revenus. À condition qu’elles ne vivent plus avec leur agresseur. Au Brésil, où se pratique une dentisterie de pointe, ce sont souvent cinq ou six implants qui sont posés à chaque femme. Ce traitement coûte environ 30 000 réais (Rs 270 000). Il est financé par des dons de particuliers et d’entreprises ainsi que par les dentistes eux-mêmes. Sans subvention publique.

Le Dr Piva, dentiste membre de l’ONG Apolônias do Bem, explique que les femmes édentées sont condamnées à ne plus trouver d’emploi.

«Les femmes battues ont droit, au Brésil, à une aide psychologique et juridique mais pas à une aide odontologique, relève le Dr Piva. Pourtant, dans la majorité des cas, si ce n’est pas dans 100 % des cas, les agressions physiques commencent par la bouche : des coups de poing, de pied, de coude ou avec des ustensiles de cuisine. Le désir des agresseurs est de couper l’envie de sourire aux femmes. Et on voit que la majorité d’entre elles a perdu plus de la moitié des dents du haut

Ces mutilations leur ferme l’accès au marché du travail. «Personne ne va recruter une nounou sans dents de devant pour ses enfants. Aucune boutique ne va embaucher une vendeuse sans dents de devant, explique le dentiste. Même les directeurs des ressources humaines refusent de faire l’entretien d’une personne édentée.» Empêchées de travailler, de sourire ou de rire si elles en avaient encore l’envie, ces femmes ne peuvent pas davantage embrasser, se nourrir correctement, mastiquer normalement.

Thaïs de Azevedo, transsexuelle de 70 ans, a retrouvé son sourire il y a deux ans.

«Vous n’avez aucune idée de ce que c’est que de vivre sans dents, confirme Thaïs de Azevedo, à Sao Paulo. Quand j’ai eu mes dents, ç’a été sensationnel de manger une pomme», dit cette transsexuelle de 70 ans qui a reçu des implants, grâce à l’ouverture, il y a deux ans, d’Apolônias aux transgenres. «J’ai été victime de violences depuis que je me suis affirmée comme une personne transgenre, donc abandonnée par ma famille, par la société et condamnée à la marginalité», explique-t-elle. Au Brésil, l’espérance de vie des transgenres est de seulement 35 ans.

Thaïs dit pudiquement avoir perdu ses dents dans son «combat pour la vie». Elle était devenue experte pour se façonner des dents avec du chewing-gum. Les dentistes d’Apolônia lui ont posé des implants à 68 ans. «Ce qu’ils m’ont apporté est bien plus profond et grandiose que ce que je pouvais imaginer

©Agence France-Presse



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