Digitalisation et Covid-19: le travail, demain…

3 mai 2020

Covid-19, monde du travail

Le monde du travail est condamné au changement. Avec la crise du Covid-19 qui se rajoute aux pressions qu’exerçait déjà la digitalisation du monde, il semble inévitable que le concept de l’emploi tel qu’on le connaît disparaisse plus vite que prévu. Mais au profit de quoi au juste ?

Nous avons interrogé un spécialiste de la question de l’emploi, Roland Dubois, et un syndicaliste, Reaz Chuttoo, pour essayer de comprendre à quoi ressemblera le travail, demain. Le futur immédiat, dévasté par le Covid-19, est une partie importante de leur analyse, certes. Mais les deux hommes abordent aussi les transformations probables sur les moyen et long termes.

Télétravail : la nouvelle norme

Roland Dubois ne doute pas de la permanence du télétravail à la suite du Covid-19. «La loi est déjà là.» Une référence aux «Employment Rights (Working from Home) Regulations 2019». Selon ce consultant en matière de formation et d’emploi, la pandémie aura donné l’occasion aux entreprises de mieux comprendre le télétravail. «On peut s’attendre à ce que les structures des entreprises changent», assure-t-il. «Le télétravail va réduire énormément le coût opérationnel», poursuit-il.

Pour Reaz Chuttoo, de la Confédération des travailleurs du secteur public et privé (CTSP), la normalisation du télétravail présente toutefois des dangers potentiels qu’il faut prévenir. Il y a notamment les risques d’abus des employeurs. «Sans législation appropriée, il y en aura certainement.» Il faudrait, selon lui, une législation spécifique pour cela.

La coopérative et la retraite à 60 ans

Hormis la perte d’emploi, il y a l’absence de création d’emploi. Pour les quelques milliers de jeunes qui vont compléter leurs cours universitaires et durant l’année qui suit, est-ce le chômage assuré ? Le gouvernement a déjà annoncé le gel des recrutements alors que les derniers chiffres de Statistics Mauritius indiquent que près d’un quart (23,2 %) des jeunes de 16 à 25 ans sont au chômage.

Reaz Chuttoo assure qu’il est possible d’absorber cette main-d’oeuvre fraîche à travers une batterie de mesures. «Nous importons 80 % de ce que nous mangeons.» La solution pourrait se trouver dans le regroupement à travers des coopératives sous la supervision d’une institution comme le FAREI (Food and Agricultural Research and Extension Institute). Ses estimations : 30 000 – 40 000 emplois créés.

C’est une idée qui plaît également à Roland Dubois. «On a tellement de terrains en friche à Maurice ! Pourquoi est-ce que le gouvernement ne nettoie pas ces terrains pour ensuite proposer aux jeunes de s’en occuper avec le soutien du département agricole ?»

Outre les coopératives, d’autres mesures pourraient être prises, selon Reaz Chuttoo : ramener l’âge de la retraite à 60 ans libèrerait environ 25 000 postes, soutient-il. Parmi les 70 000 postes occupés par les travailleurs étrangers, il estime que plusieurs pourraient revenir aux Mauriciens si les autorités démarraient leur formation immédiatement. «Il doit y avoir au moins 5 000 emplois uniquement dans le seafood hub.»

Protection sociale accrue

Roland Dubois explique qu’il faut s’attendre à ce que les employeurs revoient leur mode de recrutement. «Certaines compagnies peuvent retenir une équipe de base et feront appel à des ‘contracteurs freelance’ ou des employés temporaires quand elles en ont besoin. La flexibilité deviendrait la norme», déclare-t-il. Le phénomène de «gig economy» (des emploi temporaires, parfois à travers des plateformes en ligne), déjà identifié comme un problème par le Bureau international du travail avant la crise du Covid-19, devrait donc s’accélérer.

Roland Dubois ajoute : «Les emplois qui ne contribuent pas à de la valeur ajoutée, comme les ‘paper-pushers’ vont disparaître. Même les emplois avec des salaires faramineux vont disparaître. Les entreprises vont chercher à réduire leurs coûts fixes.»

Si on ne fait pas attention, prévient Reaz Chuttoo, certaines grandes entreprises brandiront la menace de la délocalisation si le gouvernement ne déréglemente pas le monde du travail. «C’est à des moments pareils que le secteur privé cherche des dérogations inacceptables à la loi du travail.» Il cite l’exemple de la crise financière de 2008 qui avait poussé le gouvernement d’alors à légaliser le principe de «hire and fire».

La solution : «Nous avons proposé l’introduction d’un salaire minimum universel à 65 % du salaire médian dans chaque pays.» La main-d’oeuvre coûterait partout la même chose et la délocalisation perdrait du coup de son attrait.

Formation : les certificats perdront
de leur importance

Avec le télétravail et l’émergence continue des nouvelles technologies, Roland Dubois avance qu’il faudra revoir les compétences qu’acquièrent les jeunes durant leurs années formatrices. «L’intelligence artificielle nous fait le même effet qu’Internet quelques années plus tôt. La technologie redessine les compétences requises

La conséquence : les «soft skills» auront une plus grande importance dans le recrutement. Les certificats et autres qualifications académiques en auront moins. «Le site web Glassdoor avait fait une liste des entreprises qui ne cherchent pas de diplôme, incluant des géants comme Apple, IBM et Google. On offre de plus en plus de gros salaires aux jeunes à l’éducation non-traditionnelle

À Maurice, les autorités font tout pour diriger un maximum de jeunes vers la formation professionnelle, notamment avec la création des centres polytechniques et le retour des 5 credits pour accéder au HSC. Sauf que selon le rapport «Global Employment Trends for Youth 2020: Technology and the future of jobs» du Bureau international du travail, publié le 9 mars dernier, c’est le secteur le plus menacé par la quatrième révolution industrielle. «Young people with vocational training are more likely to be working in an automatable job than those with a university degree.»

La politique actuelle est-elle bien avisée ? «La formation professionnelle doit impérativement être de qualité et doit pouvoir former des jeunes à développer des compétences qui les aident à devenir employables ou à devenir un entrepreneur», prévient Roland Dubois. Malgré les changements qui devraient avoir raison des tâches répétitives, certains métiers comme électricien, soudeur, mécanicien, chauffeur, ‘sales representatives’, ainsi que les ingénieurs seront encore en demande, selon lui.

Avec l’impact du Covid-19 et la révolution numérique, d’autres secteurs devraient également devenir pourvoyeurs d’emplois dans les années à venir, dit-il : la santé, l’e-commerce, l’agroalimentaire, la télécommunication, la cyber-sécurité, la logistique et le travail social, entre autres.

Les services emplois high-tech

Pourquoi l’intelligence artificielle ne se mettrait-elle pas au service de l’emploi plutôt que de représenter un handicap ? C’est une des suggestions du Bureau international du travail dans son rapport sur le futur de l’emploi et les jeunes. Dans ce rapport, l’institution internationale avance qu’il est possible pour des gouvernements d’utiliser le big data pour identifier les besoins en main-d’oeuvre dans différents secteurs pour les faire correspondre aux compétences disponibles sur le marché. Chaque membre de la population active pourrait même avoir un certificat de compétence électronique, une expérience tentée déjà aux Bahamas sous l’appellation «Blockcerts».

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