Saisie de 95 kg de cocaïne : où était la douane ?

15 septembre 2019

Les douaniers avaient des instructions : les engins de chantier importés devaient être contrôlés. Deux travailleurs du port devaient aussi être surveillés, après leur déplacement à La Réunion avec l’ancien trafiquant de drogue Sada Curpen pour l’achat d’une tractopelle. C’est pourtant dans ce type d’engin que le 4 juillet, une quantité record de cocaïne est arrivée à Maurice par le même bateau que le premier tramway du Metro Express.

 

Y a-t-il eu un relâchement quant aux contrôles anti-drogue au niveau de la douane en milieu portuaire ? Onze jours avant la saisie record de 95 kilos de cocaïne dissimulés dans une tractopelle chez Scomat, la Customs Anti-Narcotics Section (CANS) avait fait circuler un mémo pour réclamer une vigilance accrue de la part des douaniers vis-à-vis des engins de chantier débarqués à Port-Louis.

L’unité antidrogue de la douane basée à l’aéroport avait tiré la sonnette d’alarme après avoir contrôlé l’ancien trafiquant de Subutex Sada Curpen. Elle a émis une circulaire au retour de voyage de l’habitant de Cité-La-Cure aux côtés d’un mécanicien de la Mauritius Ports Authority (MPA) et d’un salarié de la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL).

Les trois hommes, qui avait l’air d’être très «proches», s’était rendus à l’île sœur en vue d’acquérir une tractopelle. Le fait que le mécanicien est affecté sur un remorqueur à Port-Louis et que son ami est winchman au terminal de conteneurs, l’ordre a été donné de les surveiller discrètement. «C’est la procédure, d’autant plus qu’ils avaient une forte somme d’argent en leur possession», indique une source à la douane.

«Sada a volontairement soumis des informations sur les raisons de son déplacement à La Réunion. Je ne comprends pas pourquoi les autorités en font tout un plat, il a le droit d’acheter une tractopelle s’il le souhaite», s’indigne un membre de la famille Curpen. La CANS a quand même fini par recommander qu’un examen «rigoureux» soit exercé sur tout engin de chantier importé. Le but : vérifier s’ils ne sont pas utilisés pour faire entrer de la drogue sur le territoire.

Les douaniers semblent toutefois n’avoir pas suivi la consigne de la CANS à la lettre. Les 95 kilos de cocaïne, d’une valeur marchande de Rs 1,4 milliard, sont arrivés à Maurice le jeudi 4 juillet à bord du Hoegh Antwerp. Les enquêteurs de l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU) privilégient la thèse qu’un des membres d’équipage a placé en catastrophe les trois sacs de sport remplis de drogue dans le compartiment moteur du Caterpillar en voyant des policiers entourer le pure car carrier lorsqu’il a accosté à Port-Louis.

Ces policiers sont convaincus que les trafiquants ignoraient que le premier tramway du projet Metro Express, à bord du bateau, allait faire l’objet d’une cérémonie de bienvenue en présence du chef du gouvernement mauricien ce jour-là. Le protocole concernant la sécurité des hautes personnalités a été observé à la lettre, sauf qu’aucun chien renifleur spécialisé dans la détection de drogue ne s’est retrouvé à côté de l’engin.

Le Caterpillar est demeuré dans la zone portuaire plusieurs jours sans surveillance particulière avant d’être dédouané par Scomat. Les mécaniciens chargés d’emmener le véhicule dans le garage du concessionnaire, à Pailles, ont sorti les sacs du compartiment moteur et les ont remis au chef magasinier – storekeeper – en vertu de la procédure établie, ce type d’engin étant souvent livré avec deux sacs contenant divers outils.

Le chef magasinier a découvert le pot aux roses en faisant l’inventaire des sacs et il a aussitôt alerté l’ADSU. Cette affaire laisse penser à la brigade antidrogue et la douane que ce stock de cocaïne n’était pas destiné au marché mauricien. D’autant qu’aucun intermédiaire ne s’est manifesté. Ni au port, ni chez Scomat.

La Mauritius Revenue Authority (MRA) a sollicité le concours des autorités marocaines dans le cadre de cette enquête, mais elle reste toujours dans l’attente de compléments d’informations. Parti du Brésil, le Hoegh Antwerp a jeté l’ancre à Tanger, au Maroc, où il a embarqué le Caterpillar avant de transiter par Durban, en Afrique du Sud, et Toamasina (Tamatave), à Madagascar, pour ensuite mettre le cap sur Port-Louis avec 341 véhicules au total.

Si la MRA s’est tournée vers les autorités de Rabat, c’est parce qu’elle entend établir si la cocaïne a été acheminée à bord du Hoegh Antwerp quand le bateau a accosté à Tanger. Celle ville est devenue un haut lieu du trafic de drogue en Afrique sub-saharienne et la MRA souhaite vérifier si les réseaux mafieux opérant sur place n’utiliseraient pas Maurice comme plaque tournante.

Même si Durban et Toamasina sont des ports à partir desquels la drogue est régulièrement expédiée à Maurice, l’ADSU et la MRA privilégient la thèse que l’héroïne a été embarquée à Tanger. Les saisies de drogue destinée au marché européen se succèdent et il y a une semaine, un hélicoptère piloté par un Mexicain s’est écrasé à Sabt Az-Zinat, dans la périphérie de Tanger, alors qu’il tentait de rallier l’Espagne avec un important stock de cocaïne fabriquée en Amérique du Sud.

La MRA doit aussi pousser son enquête du côté du Brésil : près d’une tonne de cocaïne a été découverte au Sénégal dans des véhicules neufs fabriqués au Brésil. La drogue avait été placée dans le coffre pour tenter de tromper les douaniers. Les véhicules transitaient par le port de Dakar pour être livrés à Luanda, en Angola, lorsque la drogue a été découverte, en deux occasions.

Au sein de la douane mauricienne, on souligne que les examens de tractopelles se font au cas par cas, en fonction du background de l’importateur. Elle rappelle qu’elle a initié un examen approfondi sur un excavateur importé d’Afrique du Sud par Navind Kistnah dans le sillage de la saisie de 119 kilos d’héroïne au port en mars 2017.

Cette fois, la drogue avait été dissimulée dans des sableuses à pression et ni la douane, ni la police n’a pu établir si Navind Kistnah avait importé d’autres cargaisons de drogue. Ce courtier marron, qui aurait agi pour le compte du caïd emprisonné Peroomal Veeren, a fait venir des engins de chantier sous une fausse identité et à l’insu de plusieurs entreprises pendant des années.

Il a importé 24 conteneurs d’Afrique du Sud au nom de six sociétés rien qu’en 2015 sans jamais être inquiété. Son manège a été mis au jour en 2016 par un ressortissant indien spécialisé dans l’exportation de vieille ferraille. Il l’a dénoncé à la douane, lequel a transmis le dossier au Central Criminal Investigation Department (CCID).

Hemant Kumar Ramdin, le complice de Navind Kistnah, était mouillé dans cette combine. Il s’est payé le luxe de s’évanouir dans la nature après la saisie des 119 kilos d’héroïne alors qu’il aurait pu éclairer la police quant à sa proximité avec certains douaniers. Jusqu’à présent, nul ne sait encore qui, au sein de la douane, a informé Navind Kistnah que ses produits allaient être soumis à une fouille en mars 2017, ce qui l’avait poussé à quitter Maurice en catastrophe.

 

Des employés de la CHCL impliqués

Les doutes des autorités mauriciennes ont été maintes fois confirmés ces dernières années. Des employés de la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL) sont liés à des caïds et profitent de leur position au terminal de conteneurs pour introduire des stupéfiants sur le territoire.

Le dernier à avoir été épinglé est Saravana Goinden, alias Saumon, un habitant de Morcellement Raffray, Terre-Rouge. Ce responsable des opérations au port, âgé de 35 ans et qui touchait un salaire avoisinant les Rs 135 000, a été intercepté en juillet 2018 après avoir tenté d’emporter un colis de 1,12 kilo d’héroïne (d’une valeur marchande de Rs 16,8 millions) qui se trouvait sur le MSC Jeanne. Ce porte-conteneurs fait habituellement la navette entre Port-Louis et Tamatave, à Madagascar.

Saravana Goinden venait de récupérer la drogue et essayait de la dissimuler dans une écoutille lorsqu’il a été pris. La police tente toujours de déterminer si c’était lui qui devait récupérer les 4,2 kilos d’héroïne, d’une valeur de Rs 63 millions, découverts quelques jours plus tôt à bord du Maersk Avon, un autre porte-conteneurs engagé dans le transbordement avec la Grande île.

La police soupçonne fortement Saravana Goinden de faire partie d’un réseau de salariés de la CHCL dirigé par un ancien employé du port dont la mission première consiste à récupérer de la drogue sur les bateaux. Un collègue de Goinden, Roddy Baptiste, âgé de 31 ans, est quant à lui poursuivi pour blanchiment d’argent. Les limiers de la brigade des stupéfiants ont saisi la somme de Rs 1 265 075 et 30 blocs de papier à rouler à son domicile à Roche-Bois.

 

Lam Shang Leen a recommandé davantage de contrôles

L’ex-juge Paul Lam Shang Leen, qui a présidé la commission d’enquête sur la drogue, a proposé un meilleur contrôle à la rade de Port-Louis, qui est l’un des principaux points d’entrée de la drogue à Maurice. Prévoyant que les trafiquants peuvent placer de la drogue dans des poissons frigorifiés, il a proposé que ceux-ci soient livrés directement à l’Office des marchés plutôt qu’aux marchands réunis au sein des sociétés coopératives et privées.

Des salariés de la CHCL ayant été appréhendés à maintes reprises pour avoir tenté d’extraire de la drogue du Mauritius Container Terminal (MCT) et ayant été partie prenante d’une série de vols dans des conteneurs, la commission estime que l’organisme responsable de la manutention au port doit avoir sa propre équipe de sécurité. Elle recommande également des vérifications sur des véhicules  reconditionned et neufs débarqués à Maurice, vu qu’ils peuvent être utilisés par des trafiquants pour y dissimuler de la drogue. Des fouilles systématiques sont aussi proposées sur les employés des sociétés privées opérant dans la zone portuaire.

 

Cocaïne : un marché en effervescence

Les consommateurs délaissent-ils l’héroïne pour la cocaïne à Maurice ? Le nombre de saisies de cocaïne a pris de l’ampleur ces dernières années. La dernière arrestation pour ce type de drogue remonte au 2 septembre à Trèfles. Jude José Victor, âgé de 61 ans, a été arrêté avec 3,3 grammes de cocaïne, de la drogue synthétique et deux balles de calibre 0,22 mm à son domicile. Mercredi 7 août, Laval Wilkinson Collet, âgé de 27 ans, a été appréhendé sur l’aire de stationnement du Bagatelle Mall. Il avait en sa possession deux boulettes de cocaïne pesant chacune environ 12 grammes. Le 25 juillet, 500 grammes de cette drogue ont été saisis au bungalow de Naga Sivaramen à Flic-en-Flac, occupé par Kishen Sandy Paramen, un Mauricien résidant en France. La valeur marchande de la drogue est estimée à Rs 10 millions.

Un an plus tôt, le 7 août 2018, Jean Patrice Thierry Désiré Samuel Rungasamy, 28 ans, a été arrêté avec 86 grammes de cocaïne valant Rs 1,3 million, 31 grammes de cannabis et une somme de Rs 1,7 million au morcellement Saint-Jacques, à Flic-en-Flac. Ce directeur de la société Fearless est soupçonné de s’adonner au trafic de stupéfiants auprès d’une clientèle composée principalement de touristes et de Mauriciens de la jet-set.

En juillet 2018, Ibrahim Soopee, employé comme chef de sécurité d’un hôtel du Nord, a été arrêté avec 3,1 kilos de cocaïne estimés à Rs 45 millions. Cet homme de 61 ans a été appréhendé sur le parking de l’établissement hôtelier. Ce qui vient confirmer que la cocaïne est davantage consommée par une clientèle d’expatriés et de touristes.

Il y a quelques exceptions : le Mauricien Marvy Simon Damien, né de père français, avait été arrêté le lundi 22 novembre 2010 à l’aéroport de Plaisance avec une certaine quantité de cocaïne et de haschich dissimulés dans ses sous-vêtements. Il venait alors de descendre d’un appareil de Corsair en provenance de Paris. Après avoir expliqué que ces produits étaient pour sa consommation personnelle pour trois mois de vacances dans l’île, il avait changé de version, menant ainsi à l’arrestation de trois de ses contacts locaux venus prendre possession de la drogue à Albion.

Le père du jeune homme, Claude Laval Simon, avait aussi été interpellé ce jour-là avec 180 000 euros, soit l’équivalent de Rs 7,2 millions. Celui-ci soutenait n’avoir rien à faire avec la drogue, mais a toutefois admis n’avoir pas déclaré cette somme à l’arrivée. Il a déclaré qu’il comptait utiliser cet argent pour l’achat d’un terrain à Maurice. En juillet 2013, Marvy Simon Damien, qui habitait Albion, s’est évanoui dans la nature avec son chien, son fidèle compagnon.

 

Des employés de sociétés de courrier express de mèche 

L’ADSU a longtemps soupçonné des employés des sociétés de courrier express d’être de mèche avec des trafiquants. Des colis sont souvent adressés à des destinataires fictifs et ils les livrent aux caïds qui les rémunèrent grassement. L’ADSU a pu confirmer cette thèse en mettant la main sur Jean Fabrice Thierry Luthuman, 27 ans, et Louis Mario Bactora, 33 ans, pour l’importation de 1,2 kilo d’héroïne dissimulé dans des bobines de laine destinées à une usine textile, en mars 2017. Le premier avait travaillé comme chauffeur pour la société Chronopost et le second était toujours en poste. 22 des 65 bobines de laine, en provenance d’Afrique du Sud, contenaient de la drogue dont la valeur marchande frise les Rs 18 millions. Une opération a mené au tandem.

 

Un bagagiste de l’aéroport coffré

Le 30 août dernier, la brigade antidrogue a coincé un bagagiste d’un réceptif opérant à l’aéroport, dans le cadre de la saisie de 3,4 kilos d’héroïne valant Rs 51 millions. La drogue, dissimulée dans un colis recelant des couvertures, est arrivé dans l’île par un vol de la South African Airways en provenance de Johannesburg. Le bagagiste Takoorduth Shamlaul devait faciliter la sortie du colis et le remettre aux frères Damien Jeff Leeroy Ameez et Rudy Hurick Lewis Ameez, deux habitants de Cité-Barkly et Cité-Chebel déjà inquiétés pour des délits de drogue.

 

Coke en stock

Une semaine après la saisie record de cocaïne à Maurice, les autorités australiennes ont mis la main sur 384 kilos de cocaïne en provenance d’Afrique du Sud dans un excavateur. La valeur locale de ce stock destiné à un gang de Canberra avoisinerait les Rs 5,7 milliards. Un examen du Caterpillar aux rayons X a permis la découverte de la cocaïne repartie en plusieurs paquets dans le bras articulé de l’engin. Le tout avait été ressoudé et repeint à l’original.

 

Les colis chéris des trafiquants

Bible, crayons à mascara, djembé, four à micro-ondes, ordinateurs, pots de Nutella, robe de mariée… Les trafiquants ne manquent pas de créativité en vue d’introduire de la drogue à Maurice via les services de courrier express. Il y a un an, 700 g de haschich dissimulés dans deux pots de Nutella postés de France ont été interceptés par la brigade antidrogue. Le destinataire, Mohamud Sehrally Torabally, un Mauricien vivant en Grande-Bretagne, a été interpellé dans cette affaire. En septembre 2017, un four à micro-ondes envoyé d’Afrique du Sud a été saisi. Il contenait 1,1 kilo d’héroïne évalué à Rs 16,5 millions.

 



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