La campagne sur le web : fake news et vrai bordel

19 octobre 2019

La joute électorale se déroule désormais autant, si ce n’est davantage, sur les réseaux sociaux que dans l’espace public. La désinformation et l’usurpation d’identité font partie des armes utilisées pour nuire à l’adversaire. Difficile pour l’internaute-électeur de démêler le vrai du faux dans ce fatras où le culte de la personnalité trouve aussi sa place.  

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La campagne électorale a livré son premier lot d’abus sur Internet. Vu l’importance croissante de Facebook, d’Instagram et d’autres réseaux sociaux dans le quotidien des Mauriciens, cela n’a rien d’étonnant et il y a fort à parier que le phénomène ira en s’amplifiant jusqu’au jour du scrutin des législatives.

Les deux exemples suivants sont parlants. Le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, a publié un avertissement sur sa page Facebook, le 12 octobre, pour signaler que son compte avait été piraté et que pas moins de 47 nouveaux profils avaient été créés à son nom. Son partenaire d’alliance, Navin Ramgoolam, a aussi anticipé une attaque en prévenant que des vidéos deepfake (lire ci-dessous) de lui pourraient circuler.

Pour l’internaute lambda, comment s’assurer de ne pas se faire piéger par un faux profil ou une vidéo truquée plus vraie que nature ? Même Loganaden Velvindron, de Cyberstorm.mu (un groupe de développeurs open-source) doit prendre de longues secondes de réflexion avant de répondre à la question, et de ne pas nous rassurer du tout : «Il est très difficile de combattre les fakes, surtout que de nos jours, n’importe qui peut créer une fausse capture d’écran d’une conversation Whatsapp, par exemple.» Si même les spécialistes ne savent pas trop comment s’y prendre, alors…

Le véritable problème, selon le codeur, c’est que les gens y croient trop facilement. «C’est tellement réaliste qu’on se laisse prendre. La meilleure solution, c’est que la personne visée vienne dire si c’est vrai ou faux. Mais pour le prouver, elle devra rendre ses conversations Whatsapp publiques. Qui serait prêt à faire ça ?» Sinon, il s’agit de la parole d’une personne contre des pseudo-preuves très convaincantes. Sur Facebook, ce n’est pas non plus facile de contrer un faux profil : la plateforme de Zuckerberg dépend entièrement des utilisateurs de son réseau pour les dénoncer.

La cryptographie attendue

Bref, il n’y a pas vraiment de solution immédiate pour contrer la prolifération des fabrications sur les réseaux sociaux. Mais il y a des pistes à explorer pour l’avenir, selon Loganaden Velvindron, notamment l’utilisation de la cryptographie. «S’identifier sur Internet est un processus un peu difficile, reconnait l’informaticien, mais plus tard, avec un système cryptographique, Facebook pourrait procéder à des vérifications d’information et comparer le tout avec sa base de données pour confirmer qu’un profil est bien réel. Le processus est compliqué, mais peut-être que cela primera.» Selon lui, il serait possible pour chaque utilisateur de détenir une clé unique et que le réseau de clés cryptées ainsi formé aident à authentifier les différents profils et les publications.«Ce système de clés peut être utile pour prouver que vous n’avez jamais été en contact avec une personne par messagerie, par exemple. Il suffit de démontrer qu’il n’y a jamais eu d’échange de clés entre les deux utilisateurs.»
Si Whatsapp utilise déjà cette forme de cryptage, le hic, c’est que l’utilisateur n’a pas accès actuellement à un historique de clés avec lesquelles il a échangé des messages. Pour le moment donc, il ne s’agit que d’une possibilité. «Mais c’est un système déjà utilisé dans d’autres infrastructures informatiques pour l’authentification. Les réseaux sociaux ne l’utilisent pas parce que cela complique tout. Il faut juste trouver l’équilibre entre la facilité d’utilisation et la sécurité.» En attendant que Facebook et consorts maîtrisent cet exercice de funambule, une seule solution : douter de la véracité de toute publication en ligne.

Créer une fausse capture d’écran pour les nuls

Vous n’êtes pas convaincu que la diffusion sur Internet de contenus fabriqués dans une intention malveillante représente une réelle menace dans le débat démocratique ? Vous vous dites probablement que seuls des techniciens chevronnés et équipés de technologies de pointe sont capables de produire de tels contenus. Alors considérez ceci : aujourd’hui, n’importe quel individu sans aucune compétence particulière est en mesure de sortir d’un chapeau de magicien une conversation de messagerie numérique inventée. Démonstration…

Le site web Zeoob, accessible à tout internaute et d’utilisation très simple, permet de générer de faux échanges sur le modèle des messageries de smartphone ou de Whatsapp. Il offre également la possibilité de créer de toute pièce une publication ayant l’apparence d’un post sur Snapchat, Facebook, Twitter ou encore Instagram.

Admettons, par exemple, que vous souhaitiez simuler un échange de messages entre Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth (nous ne vous conseillons pas de passer à l’acte car, bien sûr, c’est illégal). Il suffit de télécharger la photo de profil d’un des deux protagonistes (vous trouverez votre bonheur sur Facebook) et de la charger sur le générateur de Zeoob. Pour le reste, il n’y a plus qu’à entrer les messages des deux personnes concernées, les uns après les autres, en prenant soin de modifier l’heure à laquelle les messages ont soi-disant été envoyés et lus. Une fois le méfait accompli, Zeoob permet de télécharger la fausse capture d’écran en format PNG. Celle-ci est alors diffusable sur les divers services de messagerie et les réseaux sociaux.

Un cas récent a sans doute impliqué Zeoob ou un autre service similaire. En juillet dernier, une capture d’écran montrait une conversation entre un agent du Mouvement socialiste militant (MSM) et Bobby Hureeram, alors chief whip de la majorité parlementaire. Ce dernier y demandait que des arrangements soient faits pour que le Premier ministre se rende au centre de boxe, en plein Jeux des îles, en raison de la présence de Navin Ramgoolam sur les lieux. Bobby Hurreeram s’est rendu aux Casernes centrales le 28 juillet pour porter plainte, affirmant qu’il s’agissait d’une fausse capture d’écran.

 

Jugnauth contre Ramgoolam : la bataille digitale

Les élections générales de 2014 ont sans doute été les premières où les réseaux sociaux ont joué un rôle prépondérant à Maurice. Tout le monde se rappelle «Vire Mama», devenu le premier véritable mème du pays. Les leaders des deux principaux blocs politiques s’en souviennent aussi : Navin Ramgoolam, leader de l’Alliance Nationale, et Pravind Jugnauth, Premier ministre sortant et leader de l’Alliance Morisien, jouent tous deux à fond la carte des réseaux sociaux. Et il y a d’autres usages que la fabrication de mensonges plus vrais que nature. Plutôt que d’attaquer frontalement l’adversaire, les deux politiciens se sont concentrés sur les opportunités de soigner leur image, notamment pour se présenter sous l’angle le plus favorable possible face à l’électorat, c’est-à-dire en homme proche du peuple.

L’exemple le plus récent est l’instrumentalisation de Veena Ramgoolam sur la page Facebook de son époux. Ce lundi 14 octobre, un message apparaît sur la page Ramgoolam 2019, qui est inondée de photos et de vidéos de qualité professionnelle depuis plusieurs semaines déjà. En quelques lignes, Veena Ramgoolam dit apporter tout son soutien à son époux dans cette campagne électorale. Le message est accompagné de plusieurs photos du couple, dont une où madame noue la cravate de monsieur. De quoi redorer l’image de ce dernier après l’épisode Nandanee Soornack.

Mais il ne s’agit que du dernier exemple en date. Le leader du PTr a donné un coup d’accélérateur à sa campagne sur les réseaux sociaux bien avant la dissolution du Parlement. Il a multiplié les profils sur plusieurs plateformes. Sur Linkedin, il crée un nouveau profil le 17 septembre dernier, par exemple. Facebook étant devenue la plateforme des plus très jeunes, il s’est naturellement tourné également vers Instagram, la plateforme préférée des moins de 20 ans. Il y possède un compte actif depuis le 30 août.

Pravind Jugnauth a également une page Facebook depuis janvier 2017. Son photographe personnel l’accompagne à chacune de ses sorties publiques pour alimenter cette page. Qu’il s’agisse d’un petit jogging, d’un ramassage de déchets ou d’un coupage de ruban, le Premier ministre s’assure de se montrer sous son meilleur jour.

Mais la nouveauté pour Pravind Jugnauth est la création de sa propre application mobile, Ensam. Disponible sur l’Appstore d’Apple et le Playstore de Google, celle-ci semble jouir d’une certaine popularité : les utilisateurs du système d’exploitation Android l’ont déjà téléchargée plus de 5 000 fois, alors que l’appli est huitième à Maurice parmi les applications de réseaux sociaux, devançant Viber et Skype.

En entrant sur Ensam, on découvre une série de comptes-rendus des derniers meetings, les annonces qu’a faites le leader du MSM ainsi qu’un bilan de son mandat dans différents secteurs, présenté de manière visuelle. Le contenu ressemble beaucoup, en somme, à ce qui se dit déjà dans les meetings et il n’y a pas de place pour un programme électoral.

L’avènement des deepfakes

On ne les a pas encore vus dans le paysage médiatique mauricien, mais les deepfakes inquiètent déjà les médias sérieux occidentaux. Au point que les fake news sont en passe de devenir de l’histoire ancienne. Du côté de la presse anglo-saxonne, on n’a pas peur de la surenchère : le Guardian titrait «The rise of the deepfake and the threat to democracy», en juin dernier, et le New York Times annonçait : «Deepfakes are coming. We can no longer believe what we see.»

Les deepfakes utilisent des algorithmes pour montrer des individus en train de faire et dire des choses qu’ils n’ont jamais faites et dites. Le résultat est saisissant de réalisme et il est quasiment impossible de repérer la supercherie à l’œil nu.

À l’origine, les deepfakes ont été utilisés pour fabriquer des vidéos pornographiques de célébrités. Puis, en 2018, une fausse vidéo d’annonce publique de Barack Obama, réalisée par le comédien Jordan Peele, fait sensation. On peut notamment y voir l’ex-président américain qualifier Donald Trump de «dipshit». Dans un article publié dans le New York Times le 10 juin dernier, le Dr Regini Rici, professeur de philosophie, explique que les images vidéo pouvaient jusque-là être considérées comme des équivalents de scènes dont le visionneur aurait pu lui-même être témoin. Plus maintenant. Avec les deepfakes, argumente-t-elle, il faut avant tout se demander d’où provient la vidéo. Au niveau mondial, on craint donc que les deepfakes jouent un rôle de désinformation pour les élections importantes à venir, notamment à l’approche de la présidentielle aux États-Unis…



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