Bizutage : les maux des forces de l’ordre

28 septembre 2019

Les révélations du Dr Nunraj Dawal sur le suicide du constable Jean-Luc Colas alimentent la polémique autour du bizutage dans la police. Victimes de harcèlement, de pressions et de transferts punitifs, certains policiers sombrent dans la dépression.

Photos : Dylan Uppiah

«Le policier Jean-Luc Colas ti ena enn krint ki so bann siperyer bully li. Li finn mem rakont mwa kouma sa pase. Bann-la pou fer fancy fair ek li.» C’est ce qu’a déclaré le Dr Nunraj Dawal sur les ondes de Radio Plus, le mardi 24 septembre, avant d’expliquer que le constable s’était confié à lui avant de se suicider. «Il m’a dit qu’on pratique le bullying, au sein de la SSU, envers ceux qui reviennent… Fer fancy fair, pran plezir… Quand il y passait 24 heures, on le réveillait au beau milieu de la nuit.» Toutefois, après ces premières révélations, le Dr Nunraj Dawal a fait comprendre à Zordi qu’il ne se prononcerait pas davantage sur le sujet.

Un policier en poste à la Special Support Unit (SSU) se confie sur les allégations de bizutage après le décès de son collègue. «La SSU est comme les autres unités de la police où nous avons des tâches à accomplir. Nous devons pouvoir gérer cette pression et garder le moral. Certes, le harcèlement existe, toutefois ce n’est pas propre à la SSU. Les supérieurs sont présents pour nous guider mais certains abusent de leur position. Nous sommes des humains avant tout.»

Jean-Luc Colas n’est pas le premier policier à avoir mis fin à ses jours avec son arme de service. En 2006, un jeune soldat de la Special Mobile Force (SMF), Ravee Chunurmun, s’est également suicidé. Dans une lettre rédigée peu avant, il a raconté les tortures morales infligées par ses collègues. En 2016, le corps sans vie d’un élément de la SSU a été découvert sur son lieu de travail. Il s’était suicidé dans les toilettes en se tirant une balle dans la tête. Âgé de 46 ans, cet officier comptait 23 ans de service dans la police.

Les harcèlements sont fréquemment dénoncés par la Police Officers Solidarity Union. L’inspecteur Jaylall Boojhawon, président de cette association, explique que plusieurs départements de la police sont concernés, notamment la SSU, la SMF et la National Coast Guard. «Avec le système 24/7, il faut rester sur place. Il y a des plaisanteries sur le lieu de travail, et pas uniquement au sein des forces de l’ordre. Il se peut qu’il y ait des abus. Or, tous les policiers n’ont pas la même force de caractère. Certains sont affectés psychologiquement et cela s’ajoute à leurs problèmes personnels.»

Dans le cas de Jean-Luc Colas, le syndicaliste déplore que la hiérarchie de la police n’ait fait aucun suivi psychologique. «Le constable avait aussi des problèmes personnels. Après une plainte contre lui, il a été transféré du poste de police de Mahébourg à la brigade anti-émeute. À aucun moment il n’a été suspendu de ses fonctions. La hiérarchie lui a confié une arme à feu sans passer par un psychologue.»

Des problèmes de harcèlement sont signalés chaque année. En mars 2018, une policière a fait une déposition contre un inspecteur de Rose-Belle. Ce dernier aurait fait des commentaires déplacés à son encontre et lui aurait caressé la main. Dans sa plainte, elle explique que son supérieur lui aurait fait des remarques à caractère sexuel. Il serait allé encore plus loin en lui montrant une vidéo pornographique. Après cette plainte, l’inspecteur a été muté dans une autre division.

Cependant, il est rare que la plaignante soit écoutée. L’année dernière, deux policières affectées dans un poste de police de la capitale ont été transférées après avoir dénoncé leur supérieur pour harcèlement. L’une d’elle a reçu sa lettre de transfert le 9 avril. Face à cette situation, les syndicalistes sont montés au créneau et ont envoyé une lettre au Prime Minister’s Office et au ministère de l’Égalité des genres pour dénoncer les cas de harcèlement dans la police.

 

Affaire Jean-Luc Colas :
plainte contre la hiérarchie de la police

L’inspecteur Jaylall Boojhawon annonce que la Police Officers Solidarity Union fera une déposition en bonne et due forme au poste de police des Line Barracks contre la hiérarchie de la police pour négligence après le suicide du constable Jean-Luc Colas. «Le Dr Nunraj Dawal ainsi que sa femme l’ont dit. Le policier avait déjà des problèmes depuis 2017. Des lettres ont été adressées à la hiérarchie. Mais rien n’a été fait. Nous ferons une déposition contre la hiérarchie pour négligence.»

 

Au cœur de l’unité anti-émeute

Anciennement nommée Riot Unit, la Special Support Unit (SSU), basée aux Casernes centrales, est sous les feux des projecteurs depuis le décès du constable Jean-Luc Colas. Année après année, cette unité cumule plusieurs tâches dont les travaux manuels, de longues gardes ou encore l’escorte de prisonniers. Les officiers effectuent plus de 45 heures de travail par semaine. Un policier commence son service à 6 h 30 pour ne repartir que le lendemain matin à 8 h 30. Il revient le jour suivant à 6 h 30 pour terminer à 16 heures.

Cette unité accueille aujourd’hui la plupart des policiers suspendus ou sous le coup d’un «transfert punitif». La majorité des 61 policiers suspendus qui ont repris le service le lundi 23 septembre ont ainsi intégré la SSU. Le commissaire de police Mario Nobin a déclaré qu’«ils seront appelés à travailler sous certaines conditions» et qu’«ils feront l’objet d’une supervision stricte». C’était lors de la cérémonie de promotions de policiers à l’Indira Gandhi Cultural Centre à Phoenix.

«Dès qu’il y a des allégations contre des policiers, la hiérarchie les transfère à la SSU. Comme dans le cas de Jean-Luc Colas où une plainte avait été déposée contre lui pour des raisons familiales. Même certains qui étaient au service de l’immigration ont atterri ici après des allégations. Ceux qui ont comparu devant la commission d’enquête sur la drogue sont aussi postés ici désormais. Koumadir inn vinn enn fourtou !»

Un haut gradé, ex-officier de la SSU, évoque un laisser-aller de la hiérarchie. «Il n’y a pas beaucoup de cas de harcèlement à la SSU mais ceux qui dirigent cette unité doivent revoir leur fonctionnement. Un des responsables prend le travail à la légère. La frustration s’est accentuée lorsque plusieurs officiers ont été choisis pour former l’Anti-Robbery Squad. La productivité a connu une baisse». En ce qui concerne les policiers suspendus qui sont réintégrés à la SSU, un inspecteur parle de «pratique courante». «Même sous la direction du commissaire Mario Nobin, cela n’a pas changé», ajoute-t-il.

 

Trois psychologues pour 14 000 policiers

Pour la Police Officers Solidarity Union, le constat est accablant. Cette association réclame le recrutement de psychologues plus expérimentés. «Nous n’avons pas un bon système de suivi psychologique au sein de la police. Des éléments souffrent de troubles de stress post-traumatique. Certains deviennent alors alcooliques ou développent un penchant pour les produits illicites. Trois jeunes psychologues pour 14 000 policiers, c’est extrêmement peu. Il faut revoir ce système», explique l’inspecteur Jaylall Boojhawon.

 

À tombeau ouvert…

le CI Bheemuck se tue en 2005. Le chef inspecteur Bheemicksing Bheemuck, âgé de 51 ans, s’est donné la mort en décembre 2005 en s’immolant avec du thinner. Comptant 31 ans de service, dont 29 à la National Coast Guard, l’officier n’a pas digéré son transfert à la SSU. Il aurait confié à ses proches qu’il avait été mis au placard en raison de problèmes relationnels avec un supérieur.

Deux suicides en septembre 2005. Le sergent Bahadoor s’est tué avec son revolver au poste de police d’Abercrombie. Il s’en est pris à ses supérieurs avant de se tirer une balle dans la tête. Cet événement est survenu six mois après le suicide du constable Goinsamy Appasamy dans les mêmes conditions. En faction à la MCB de Beau-Bassin, il s’est dirigé vers le centre communautaire avant de commettre irréparable.

Dépressif, le constable Bhunjun se donne la mort. Le constable Gowkarun Bhunjun a mis fin à ses jours au Bulk Sugar Terminal en juin 2004. Il s’est tué avec son arme de service alors qu’il ne devait pas en porter une en raison de sa santé mentale. Dépressif, il était régulièrement suivi à l’hôpital psychiatrique Brown-Séquard jusqu’à ce qu’il rechute et soit de nouveau hospitalisé quatre mois avant son suicide.

 

Dr Satish Boolell : «C’est la société qui perd ses repères»

«Le suicide ne touche pas que la police. Nous sommes dans une société qui perd ses repères. Une isolation sociale et la maladie. L’unique solution, c’est l’écoute. Une personne suicidaire pourra résoudre le problème grâce à l’écoute au sein de la famille, dans la société et sur le lieu du travail. Dans le cas du constable Jean-Luc Colas, il s’est suicidé avec son arme de service mais une autre personne peut avoir recours à d’autres méthodes. Certains utilisent du fil de nylon. Le harcèlement au travail ne concerne pas uniquement la police non plus. Tous les secteurs sont concernés

 



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